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L'enfant sauvage de Songy

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Copyright ©Jean-Paul DENISE, Châlons-en-Champagne, 1996

La généalogie, enquête digne d'un fin limier de la police, conduit naturellement à la curiosité. Combien de mythes familiaux se sont écroulés au fil des recherches alors que d'autres se trouvaient étayés par des preuves irréfutables découvertes dans les archives.

Curiosité qui nous pousse a aller plus loin, à essayer de comprendre, à ne pas tout prendre pour argent Comptant, et quand on lit l'histoire de l'enfant sauvage de Songy, on est tenté de croire qu'il s'agit d'une historiette, d'un conte pour enfants, tant cela paraît impossible, voire risible... mais si l'histoire était vraie?...

D'où cette modeste démarche, une quête de la vérité, qui a demandé, tout de même, une quinzaine de jours de recherches.

En tout premier lieu, voici le premier document de départ, publié dans le Mercure de France de décembre 1731, pp. 2983 et svtes:

“LETTRE écrite de Châlons, en Champagne, le 9. Décembre 1731. par M. A M. N... au sujet de la Fille sauvage, trouvée aux environs de cette Ville.

Persuadé, Monsieur, que vous ne cherchez qu'à contribuer, par vos Mémoires, à satisfaire la curiosité du Public en tout ce qui peut l'intéresser agréablement et utilement, j'aurai l'honneur de répondre à votre Lettre du 2. de ce mois, sur l'état de la Sauvage qui a été trouvée aux environs de Châlons, tant sur ce que j'en ai appris, que sur ce que j'en ai connu moi-même, pour l'avoir fait venir chez moi; je vous dirai d'abord, que pour le peu de fréquentation qu'elle a eûe avec le monde, ne sçachant encore que quelques mots françois mal articulez, on ne peut presque pas conjecturer dans quel pays elle est née; mais certainement par les circonstances dont je vais vous entretenir, elle n'est point de Norvège, (comme on l'a dit,) on croit plutôt qu'elle est née dans les Isles Antilles de l'Amerique, qui appartiennent aux François, comme la Gadaloupe, la Martinique, S. Christophe, S. Domingue, &c. parce qu'un Particulier de Châlons, qui a été à la Gadaloupe, lui ayant montré de la Cassave, ou Manioque, qui est un Pain dont se nourrissent les Sauvages des Antilles, elle s'écria de joye sur ce Pain, et en ayant pris un morceau elle le mangea avec grand appetit; il lui fit voir aussi d'autres curiositez du même pays, à quoi elle prit un plaisir extraordinaire, faisant connoître qu'elle avoit vû de semblables choses; de sorte qu'il est à présumer qu'elle vient plutôt de ce Pays là que de la Norvège.

A force de la faire parler, on a sçû qu'elle a passé les Mers; qu'ensuite une Dame de qualité a pris soin de son éducation, l'ayant fait habiller, car auparavant elle n'avoit qu'une peau qui la couvroit. Cette Dame la tenoit enfermée dans sa maison, sans la laisser voir à personne; mais le Mary de la Dame ne voulant plus la voir chez lui, pour ne point laisser trop long-temps un objet semblable devant les yeux de son Epouse, cette Fille fut obligée de se sauver; enfin, à la faveur de la Lune, qu'elle appelle la lumiere de la bonne Vierge, ne marchant que la nuit, elle est parvenuë au mois de Septembre dernier, jusqu'à Songy, Village à quatre lieuës de Châlons, lequel appartient à Mr. d'Epinoy, dont vous avez, depuis peu, annoncé le mariage avec Mlle De Lannoy, Fille de M. le Comte de Lannoy.

On sçait, d'ailleurs, qu'avant qu'elle fut arrivée à Songy, on l'avoit vûe au-dessus de Vitry-le-François, accompagnée d'une Negre, avec laquelle elle se battit, parce que la Negre ne vouloit pas qu'elle portât sur elle un Chapelet, qu'elle appelle un grand Chime; que la Sauvage s'étant trouvée la plus forte, la Negre la quitta, et depuis la Negre a été vue auprès du Village de Cheppe, proche Songy, d'où elle a ensuite disparu. Pour notre Sauvage, le Berger de Songy l'ayant apperçûe dans le Vignes, écorchant des Grenouilles, et les mangeant avec des Feüilles d'Arbres, elle fut amenée par ce Berger au Château de M. d'Epinoy, qui donna ordre au Berger de la loger, ajoûtant qu'il auroit soin de sa nourriture, &c. L'attention que ce Seigneur a eue pour elle pendant près de deux mois, la souffrant la plus grande partie du jour à son Château, la laissant pêcher dans ses Fossez, et chercher des Racines dans ses Jardins, a attiré beaucoup de monde chez lui. On remarquoit que tout ce qu'elle mangeoit, elle le mangeoit cru, ainsi que des Lapins qu'elle dépoüilloit avec ses doigts aussi habilement qu'un Cuisinier; on la voyoit grimper sur les Arbres plus facilement que les plus agiles Bucherons; et quand elle étoit au haut, elle contrefaisoit le chant de differens Oiseaux de son Pays; je l'ai vûe moi-même dans un Jardin de Châlons, cherchant des Racines dans la terre, avec l'usage seul de son Pouce et du doigt suivant, faisant ainsi des trous comme des Terriers en un moment de temps, aussi habilement que si on se fût servi d'un Hoyau.

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